Préparer Copenhague 0051/….
Préparer Copenhague : L’infamie de la culture excessive 0022/….
Selon quelle méthode avez-vous travaillé pour comparer l'agriculture durable à
l'agriculture conventionnelle ?
L’expérimentation en exploitation n'étant guère pratiquée à l'Inra, elle a dû être
improvisée en combinant l'observation, l'enquête, l'analyse technique approfondie sur les prairies, les cultures, les troupeaux. Le réseau ne fut pas comparé à un réseau conventionnel, comme il
avait été envisagé au départ. Car la comparaison aurait nécessité deux réseaux de taille plus grande, ce qui était difficile à mettre en œuvre. La décision a donc été prise de réaliser une
expertise approfondie sur un petit réseau de 27 exploitations du Cédapa dont 17 de production laitière, avec une approche plus fine que celle pratiquée par les organismes de
développement, notamment l'analyse du cycle alimentaire utilisant un pas de temps d'un mois. Elle permit de mettre en valeur l'évolution en cours d'année de l'importance relative des différents
aliments, en particulier l'herbe pâturée.
L’approche environnementale, jusque-là non pratiquée, a fait l'objet d'une
attention toute particulière : recours à la modélisation et à l'approche systémique pour les risques de pollution par les nitrates et les pesticides, à la fois sur les prairies et les cultures,
avec une évaluation des pertes de nitrates dans l'eau. Elle a également nécessité des essais expérimentaux complémentaires, au champ et au laboratoire (tels ceux utilisés pour évaluer le
devenir de l'azote dans le sol et dans les plantes à la suite d'un retournement de prairie).
Les pratiques des 17 exploitations laitières ont très rapidement évolué en cinq ans, pour passer d'un système
presque conventionnel (excepté la part des prairies à base de trèfle blanc, déjà importante au départ) à un système qui a pu être qualifié de durable, à la fin de l'étude
i ce qui a permis de décrire avec précision et sûreté les changements techniques et leur impact
sur les résultats économiques, environnementaux et sociaux (travail). De plus, les résultats en exploitation ont été validés, en ce qui concerne les pertes de nitrates et de pesticides, par une
comparaison cette fois-ci de deux petits bassins versants de la taille d'une grande exploitation, où les pertes ont été réellement mesurées à l'exutoire. Ces deux bassins ont également servi à
comparer la valeur du bocage, en montrant la . supériorité du système durable sur le système conventionnel.
Les résultats de ces travaux ont été publiés dans À la recherche d'une agriculture durable (lnra, 2002) et dans mon article «
Des systèmes herbagers économes : une alternative aux systèmes intensifs bretons» (revue Fourrages,
n° 173,2003).
S'agissant de rendements, l'agriculture durable est-elle performante?
Jusqu'à maintenant, les niveaux de production végétale ou animale par hectare (le
rendement) n'entraient pas dans le concept de durabilité. Or, si on veut donner à ce concept une portée planétaire, un niveau suffisant de rendement devient une nécessité. Il convient cependant
de faire la distinction entre pays riches et pays pauvres, les rendements étant parfois dix fois plus faibles chez ces derniers. Nos pays ne devraient d'ailleurs pas produire de surplus, en
partie réalisés à partir des matières premières à bas prix des pays pauvres. Surtout, nos surplus exportés concurrencent déloyalement les produits finis de ces pays. La règle devrait être
d'approvisionner d'abord sa propre population en produits sains et de bonne qualité nutritive et gustative, cela allant généralement de pair avec des niveaux de production non
excessifs.
L’agriculture pratiquée au Cédapa permet des rendements assez élevés. Elle le doit
au fait de ne pas supprimer la totalité des fertilisants azotés et des pesticides (comme en agriculture biologique), de bien recycler les déjections organiques, et surtout elle le doit à la
productivité de la prairie à base de trèfle blanc dans leur système fourrager (méthode Pochon).
À votre avis les critères de la durabilité doivent-ils
évoluer ?
Dans un contexte élargi, la durabilité en agriculture ne pourra plus se mesurer en
termes strictement agronomiques mais se référer aux ressources essentielles à impact planétaire selon qu'elles sont épuisables ou non, onéreuses ou non. Trois de ces ressources sont concernées
: l'eau, l'énergie et l'azote, qui entrent dans les cycles vitaux de l'équilibre (Terre et atmosphère, végétaux et animaux).
Nous avons tenté de caractériser la durabilité au niveau global de l'exploitation
par un index qui prend en compte deux d'entre elles, l'énergie et l'azote. Il correspond au meilleur compromis réalisé entre leurs trois composantes: le rendement des productions végétales,
l'efficacité des intrants, l'autonomie en ressources non épuisables, en provenance du sol et de l'atmosphère (ou l'inverse, la dépendance vis-à-vis des intrants). La valeur du compromis mesuré
sur une échelle de 0 à 10 correspond à la somme des deux compromis mesurés sur l'énergie et sur l'azote (M. Journet, L.
Delaby et A. Pochon, non publié).
Comparativement aux exploitations du département des Côtes-d'Armor, les
exploitations laitières herbagères du Cédapa, économes mais productives, en consommant deux fois moins d'intrants tout en ne produisant que 10 à 15 % en moins, se caractérisent de ce fait par un niveau global de durabilité nettement plus élevé',
de 8 au lieu de 5 (sur 10).
Ces exploitations se distinguent de celles d'agriculture biologique, qui
présentent des niveaux d'intrants encore plus faibles mais sont nettement moins productives et de ce fait ressortent avec un niveau inférieur de durabilité mesuré par cet index. Lindex proposé
devrait être complété en tenant compte, en plus de l'énergie et de l'azote, d'une ressource essentielle, l'eau, et d'une ressource à effet polluant, les pesticides.
Malgré ces résultats encourageants, pourquoi la profession et les décideurs restent-ils
aussi sourds?
La question est aussi difficile que celle qui demanderait à un économiste
d'expliquer le pourquoi des graves anomalies dans l'économie et la finance. Il n'est guère possible que de faire des constats et d'émettre quelques hypothèses.
Le constat est bien, en effet, que la pratique de l'agriculture biologique et de
l'agriculture durable, même réunies, ne concerne qu'une proportion faible d'agriculteurs, que la profession s'engage très peu pour les promouvoir et que les mesures prises par l'État ont été
jusqu'à aujourd'hui très timides ou peu efficaces, alors
1. Voir J'annexe 3, p. 163.
que le développement durable est partout affiché comme la solution
d'avenir.
Les causes sont difficiles à appréhender.
La plus grave est peut-être l'incrédulité subsistante des principaux acteurs, malgré une rapide et grandissante prise de conscience de l'opinion, à la
suite de crises de plus en plus fréquentes et de plus en plus graves. La plus importante est certainement d'ordre financier, puisque la durabilité va à l'encontre de l'intérêt des puissances
industrielles et financières (surtout en amont de l'agriculture). Mais pourquoi certains secteurs industriels sont-ils réactifs alors qu'en agriculture ils ne le sont pas? Pourquoi la profession
majoritaire est-elle liée à
ces pouvoirs, à l'encontre de l'intérêt,
à terme, des agriculteurs?
Entre ces deux causes, probablement majeures, n'y a-t-il pas une incapacité des
acteurs et partisans d'une agriculture économe à définir et à réglementer ce mode de production, entre
agrobiologistes et durables, et à l'intérieur des deux groupes? Pourquoi le mode productif de l'agriculture dite durable, qui
est beaucoup plus facile à mettre en œuvre techniquement, n'a-t-il pas été présenté plus clairement à l'opinion et aux autorités, alors qu'il ressort
avec un index élevé de durabilité, tel que nous l'avons estimé?
Dernière cause, plus optimiste : le temps nécessaire pour qu'un concept émerge et
devienne réalité est long.
Dans la recherche il est parfois de vingt ans. Il y a plus de vingt ans, j'avais
avancé dans mon propre institut qu'il fallait opérer un virage à 90 degrés. Eh bien, on en est toujours au début, même si la notion de durabilité, qui a progressé à
pas de géant, est clairement affichée. À titre d'anecdote, je viens de constater que dans une association agricole renommée, l'herbe
vient - enfin! d'apparaître comme une solution d'avenir inéluctable en zone d'élevage. J'avais presque désespéré qu'elle le devienne un jour. Combien faudra-t-il de temps pour qu'elle soit
réalité?
Qu'est-ce qui se/on vous permettrait de changer rapidement les
choses ?
Ne pas céder au découragement et harceler les pouvoirs. Pour cela, je vois deux
facteurs déterminants.
D'abord le rôle de la presse et des médias, jusque-là très frileux, mais qui
semblent enfin prêts à servir de porte-parole à de courageux visionnaires et aux merveilleux chantres de l'écologie, en butte aux scientistes,
de faux scientifiques, qui confondent innovation et progrès. Il faut compter également sur la montée en puissance de la prise de conscience générale, y
compris chez les agriculteurs, à la suite des diagnostics inquiétants sur l'état de la planète ... et leur santé.
Ensuite, l'arrivée de catastrophes, prévisible pour certaines, brutales et
inquiétantes pour tous. Les catastrophes de grande ampleur, comme celle que nous allons vivre, ne peuvent qu'engendrer de grands changements, en espérant qu'ils ne soient pas dévastateurs comme
par le passé. La mondialisation, arrivée presque à son paroxysme, décriée à raison pour son libre échangisme économique incontrôlé, offre cette chance unique de nous faire prendre conscience que
nous appartenons à un même monde, d'espace limité, et que notre survie consiste à le rendre durable en tous lieux.
Pour l'agriculture, quel message voulez-vous faire passer?
L’agriculture, en comparaison avec d'autres secteurs, comme l'industrie, les
transports ou la communication, présente des particularités régionales beaucoup plus grandes. Elle est liée à la géographie et au climat, ainsi qu'à son caractère familial et au niveau de
développement social et technique. De ce fait, la durabilité, concept valable pour tous, ne peut pas se concrétiser de ~a même façon dans chaque grand ensemble.
Selon moi, l'ensemble unitaire, l'échelle pertinente, c'est l'Europe, malgré les
grandes divergences qui subsistent entre États. Ce sera le principal centre de décision, même si chaque pays devra faire preuve d'initiatives osées. C'est à ce niveau qu'il faudra exercer la
plus grande pression, tant la marche à franchir semble haute.
Il me semble qu'il faut défendre deux idées-forces. La première est qu'il faut
condamner l'idée des niveaux de production très élevés pour nourrir la planète, même si ces niveaux doivent être suffisants. Lagriculture durable, conçue par grands ensembles, ne doit plus être
concurrentielle, mais à l'inverse doit déboucher sur l'entraide; et les pays riches doivent aider les autres à trouver leur autonomie, qu'ils peuvent à terme atteindre facilement, compte tenu de
l'espace et des marges de progrès dont ils disposent. Les pays développés auront assez à faire avec la lutte contre la pollution chimique, la qualité sanitaire et nutritive des produits, la
redécouverte des approvisionnements de proximité, la reconstruction des paysages ruraux, la préservation des terroirs ...
La seconde idée est qu'il convient en urgence de réduire considérablement les
intrants à base de ressources fossiles épuisables et polluantes, en restaurant l'usage préférentiel des ressources du sol et de l'atmosphère. Il faut
faire savoir que de telles réductions nécessitent de profonds changements du système de production, incluant presque nécessairement une rotation de cultures variées, avec des légumineuses, des
protéagineux et des prairies, puis d'associer autant que possible culture et élevage.
Le principal écueil, dans ce monde en accéléré, sera de faire le tri dans le
foisonnement des idées, entre les mauvaises, qui, par manque de recul, reposent sur des assises insuffisantes, et les bonnes.
Les sciences de l'écologie et de l'environnement sont très récentes. Elles prêtent
le flanc aux attaques des sciences dures. Et surtout, l'approche globale, indispensable pour concevoir la durabilité des systèmes de production, est une des faiblesses du monde scientifique
actuel, qui a développé la spécialisation et la performance technique à outrance…
Derniers Commentaires